CARNET DE PARFUMEUR - MATIERES PREMIERES #3 : LE MATCHA
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Le matcha en parfumerie
quand une poudre de thé devient une odeur
Végétal, légèrement amer, crémeux, parfois marin ou presque iodé… Le matcha est devenu en quelques années une véritable icône. Dans nos bols, nos pâtisseries, nos cafés et désormais dans nos parfums, cette poudre d'un vert intense évoque à la fois le calme, le rituel et une certaine idée du bien-être. Mais que sent réellement le matcha? Existe-t-il une véritable essence de matcha? Et comment les parfumeurs parviennent-ils à capturer dans un flacon l'odeur d'une poudre qui n'est pas, à proprement parler, une matière première de parfumerie?
Le matcha : une poudre née du thé
Le matcha provient du théier, Camellia sinensis, la même plante qui donne naissance aux thés verts, noirs, blancs ou oolong.
La différence ne se trouve donc pas dans l'espèce végétale, mais dans la manière dont les feuilles sont cultivées et transformées.
Pour produire du matcha traditionnel, les théiers sont ombragés pendant les dernières semaines précédant la récolte. Cette privation partielle de lumière modifie leur composition et favorise notamment l'accumulation de chlorophylle et de certains acides aminés associés à la fameuse sensation umami du thé.
Les jeunes feuilles sont ensuite récoltées, rapidement passées à la vapeur afin de limiter leur oxydation, puis séchées. À ce stade, on obtient le tencha.
Les feuilles sont débarrassées de leurs tiges et de leurs nervures avant d'être réduites en une poudre extrêmement fine, traditionnellement par broyage lent entre des meules de pierre.
C'est cette poudre que nous appelons matcha.
Et contrairement à une infusion classique, le matcha n'est pas seulement plongé dans l'eau : la feuille elle-même est consommée. C’est cette particularité qui apporte tous ces bienfaits mais qui influence également son expérience sensorielle.

Quelle odeur sent réellement le matcha ?
Lorsque l'on ouvre une boîte de matcha, la première impression est souvent verte. Mais le mot « vert » ne suffit pas.
On peut y percevoir :
- une facette végétale rappelant la feuille fraîche
- une sensation herbacée, entre herbe fraîchement coupée et herbe séchée
- une impression légèrement humide
- une nuance poudrée
- une amertume douce
- des facettes umami, presque bouillon ou algue
- parfois une impression légèrement grillée
- et, selon le thé, des nuances florales ou fruitées.
C'est cette combinaison qui rend le matcha si particulier.
Il n'est pas simplement frais, gourmand ou sucré. Il possède une sorte de profondeur végétale.
Imaginez une feuille verte fraîchement coupée, mélangée à une poudre très fine, puis réchauffée par la vapeur.
Le résultat est à la fois végétal, doux et légèrement mystérieux.
Le matcha sent-il vraiment « le thé » ?
Pas exactement. Et c'est l'un des aspects les plus intéressants de cette matière.
Le thé vert possède une palette aromatique extrêmement large. Les analyses chimiques montrent la présence de nombreuses familles de composés volatils : aldéhydes, alcools, esters, terpènes, cétones, pyrazines et autres molécules odorantes. Leur proportion varie notamment selon la variété de thé, les conditions de culture et les procédés de transformation.
Certains composés participent aux facettes fraîches et vertes. D'autres apportent des nuances florales. D'autres encore peuvent évoquer le grillé, le torréfié ou même iodé.
Pourquoi le matcha peut-il sentir l'algue ?
Pour certains matchas, une odeur légèrement algue, iodée ou marine, fait partie intégrante du profil aromatique. Si cela peut paraître curieux, ce n’est pas un défaut, au contraire. À faible intensité, cette facette peut donner au matcha une profondeur étonnante.
En effet, certaines molécules responsables de son caractère aromatique peuvent également être associées à des odeurs marines ou végétales.
Des recherches récentes ont notamment identifié plusieurs composés contribuant à cette facette algue dans le matcha Shandong, parmi lesquels le diméthylsulfure (DMS), l'α-ionone, l'hexanal et la β-ionone.1
Le diméthylsulfure, par exemple, est connu pour participer à certaines odeurs de type chou, maïs cuit ou marin selon sa concentration et le contexte olfactif. Dans le matcha, il contribue donc à cette sensation particulière que certains décrivent comme iodée ou algue.
Le matcha n'est donc pas simplement « une odeur verte ». C'est un véritable paysage moléculaire.

Peut-on extraire le matcha pour faire un parfum ?
C'est ici qu'il faut distinguer matière naturelle et matière première de parfumerie.
Oui, il est possible de travailler avec des extraits de thé.
Mais il n'existe pas, dans la palette classique du parfumeur, une « huile essentielle de matcha » comparable à une essence de bergamote, de citron ou de vétiver.
Pourquoi ?
Parce que le matcha est une feuille broyée dont l'odeur dépend d'un ensemble complexe de composés volatils, présents en faibles quantités.
La distillation à la vapeur, procédé classique de production de nombreuses huiles essentielles, n'est donc pas la manière évidente d'obtenir une matière première de parfumerie qui reproduirait fidèlement son odeur.
Le parfumeur peut néanmoins utiliser des extraits de thé obtenus par différents procédés, selon le type de matière recherché. Ces extraits peuvent apporter des nuances végétales, théées, sèches ou légèrement fumées. Mais ils ne suffisent pas nécessairement à reproduire l'image que nous avons du matcha.
Car ce que nous appelons « odeur de matcha » est déjà une interprétation.
Alors, comment recréer un accord matcha ?
Comme pour la figue ou la noix de coco, le parfumeur va souvent travailler avec un accord. Un assemblage de matières premières destiné à produire une impression globale.
On peut imaginer l'accord matcha prendre plusieurs facettes.
La feuille verte
C'est la première impression. Elle évoque la feuille fraîche, le végétal, la chlorophylle.
Des matières aux facettes vertes, herbacées ou feuillues peuvent construire cette sensation. Mais attention à les doser avec parcimonie pour ne pas risquer l’overdose et une impression d’herbe fraîchement coupée.
Le thé
Le cœur de l'accord doit apporter cette sensation sèche, légèrement amère et aromatique qui nous fait penser à une tasse de thé.
Certaines matières naturelles issues du thé peuvent être utilisées, mais le parfumeur peut également associer différentes molécules et matières pour reconstruire cette impression. Les extraits naturels sont assez rares. Le thé est lui aussi bien souvent un accord de parfumeur.
L'umami et la facette marine
C'est la dimension la plus surprenante.
Une petite facette marine ou légèrement soufrée peut donner au matcha son caractère authentique.
Trop présente, elle devient cependant facilement « algue » ou « bouillon ».
Bien dosée, elle donne simplement une profondeur que le nez identifie comme thé vert très réaliste.
La douceur crémeuse
Et c'est là que le matcha contemporain rencontre le matcha latte.
Dans notre imaginaire actuel, le matcha n'est plus seulement associé au thé japonais traditionnel. Il est aussi associé à une boisson douce, mousseuse et réconfortante.
Le parfumeur peut donc lui associer des notes lactées, musquées, vanillées ou boisées.
On obtient alors un matcha beaucoup plus doux. Presque gourmand. Mais sans nécessairement devenir sucré.

Le matcha : une matière naturelle ou une construction ?
La réponse est : les deux, mais pas au même niveau.
Le matcha est évidemment une matière naturelle. Mais le « matcha » que nous sentons dans un parfum est généralement une interprétation olfactive.
La note peut être construite à partir :
d'un extrait naturel de thé et/ou de matières naturelles et/ou de molécules de synthèse.
C’est tout l’art de la parfumerie que de créer des odeurs qui n'existent pas nécessairement sous la forme que nous imaginons et ainsi reconstruire les odeurs de matières naturelles que nous n’arrivons pas à utiliser dans leur forme actuelle.
Une odeur qui dépend aussi du rituel
Le matcha possède quelque chose que beaucoup de matières premières n'ont pas : un rituel.
Le bol.
La poudre.
Le chasen, ce petit fouet en bambou.
Le geste circulaire.
La mousse.
La vapeur.
Le silence.
Dans la tradition japonaise du thé, la préparation et la dégustation du matcha sont intimement liées à une certaine attention portée au moment présent.
Et cet imaginaire a profondément nourri la parfumerie contemporaine.
Un parfum au matcha ne raconte donc pas seulement une odeur.
Il peut raconter :
le calme.
La lenteur.
L'introspection.
Le minimalisme.
Le retour à soi.
C'est d'ailleurs exactement l'univers revendiqué par certaines créations contemporaines.
Pourquoi le matcha séduit-il autant la parfumerie aujourd'hui ?
Son succès ne doit probablement rien au hasard. Le matcha se situe à la rencontre de plusieurs tendances contemporaines.
Il est naturel dans son imaginaire.
Il est gourmand, mais pas nécessairement sucré.
Il est vert, alors que la parfumerie cherche depuis plusieurs années des interprétations végétales plus sophistiquées.
Et surtout, il évoque le bien-être.
Après une longue période où les parfums gourmands étaient associés à la pâtisserie, au caramel ou au sucre, une nouvelle gourmandise apparaît.
Plus végétale. Plus subtile.
Le matcha latte en est probablement l'exemple le plus évident.
Il conserve le plaisir d'une boisson réconfortante, mais lui ajoute une amertume, une fraîcheur et une dimension végétale.
Cette tension est précisément ce qui le rend intéressant pour les parfumeurs.

Le matcha en parfumerie : de la tasse à la peau
Le matcha en parfumerie est une tendance très récente.
Les premières interprétations contemporaines à avoir rencontré un franc succès sont :
Thé Matcha 26 de Le Labo, sorti en 2021 et Matcha Meditation de Maison Margiela, par Maurice Roucel et Alexandra Cardin, sorti la même année et depuis qui a été discontinué.
Ces parfums placent le matcha au cœur d'un univers doux et méditatif, aux accents fruités et légèrement boisés.
Ces dernières années, le matcha est aussi et surtout travaillé sous l’angle du matcha latte avec Milk & Matcha de Obvious, Matcha Soft Serve de D’Annam ou Matin Tendre d’Eione Parfums. Le matcha devient gourmand tout en gardant son caractère végétal, redéfinissant la notion de gourmandise en parfumerie.
Une nouvelle forme de gourmandise
Peut-être que le véritable intérêt du matcha se trouve là. Il appartient à une nouvelle génération de notes gourmandes. Des notes qui ne cherchent plus forcément à sentir le dessert.
Elles cherchent plutôt à évoquer une sensation de réconfort.
Le lait chaud.
La poudre.
La vapeur.
Une boisson entre les mains.
Un moment calme.
Un après-midi tranquille.
Le matcha devient alors presque une matière émotionnelle.
Plus qu'une odeur, un moment
Le matcha est une matière étonnante parce qu'il se situe entre plusieurs mondes.
Entre le végétal et le gourmand.
Entre l'amertume et la douceur.
Entre la tradition et la tendance.
Entre la matière naturelle et l'accord de parfumeur.
Il nous rappelle aussi une chose essentielle : les parfums ne sont pas toujours là pour reproduire exactement ce que nous sentons dans la nature.
Ils peuvent en extraire une impression.
Une texture. Une émotion. Une atmosphère.
Le matcha en parfumerie n'est donc peut-être pas vraiment l'odeur d'une poudre verte.
C'est plutôt l'image olfactive que nous avons construite autour d'elle.
Une feuille fraîche.
Une tasse fumante.
Une mousse crémeuse.
Une légère amertume.
Et quelques minutes de calme.
Le matcha en trois mots
Végétal. Crémeux. Contemplatif.
Et si la véritable odeur du matcha n'était finalement pas celle d'une matière, mais celle d'un moment où l'on prend enfin le temps de s'arrêter ?
1. Identification of key odorants responsible for the seaweed-like aroma quality of Shandong matcha, Yazhao Zhang, Xiaotong Wu, Food Research International, Volume 204, 2025, Article 115945